GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

International – Europe

Suisse : le revers de la médaille

La Suisse est souvent considérée comme un pays idyllique. C’est sans doute vrai pour ses banquiers, pour les dirigeants de ses multinationales, pour ses grands hôteliers ou encore pour les riches étrangers qui s’y installent moyennant de très généreux forfaits fiscaux. Mais comme partout, la médaille a son revers : une dégradation des conditions de travail

Plusieurs enquêtes ont récemment mis en évidence une dégradation des conditions de travail, une importante sous-enchère salariale ainsi qu’une utilisation toujours plus importante du travail temporaire pour contourner les lois qui protègent le marché de l’emploi suisse. À quoi s’ajoute la volonté de certains parlementaires bourgeois d’affaiblir la loi sur le travail. Une démarche qui n’est pas sans rappeler la « réforme » du Code du travail à la sauce Macron.

La flexibilité nuit au psychisme

Les conditions de travail en Suisse sont relativement meilleures que dans la plupart des pays européens, mais elles ont néanmoins subi des détériorations ces dernières années. Présentée par le Secrétariat d’État à l’économie (Seco), la 6e Enquête européenne sur les conditions de travail montre que les risques pour la santé psychique augmentent chez les travailleurs en Suisse, notamment par le fait qu’ils ont toujours moins d’autonomie et que le patronat exige toujours plus de flexibilité. Alors qu’au Royaume-Uni et au Danemark, 90 % des entreprises (et 74 % sur le plan européen) évaluent régulièrement ce genre de risques, elles ne sont que 45 % à le faire en Suisse, ce qui réduit considérablement la possibilité de prendre des mesures de prévention contre le stress. Principale organisation syndicale du pays, Unia note en particulier une pression considérable du temps, avec 60 % des personnes interrogées disant travailler à une cadence élevée ou sous la pression des délais. Et cela alors que la Suisse connaît la durée effective du travail la plus élevée d’Europe (42 heures contre 39 dans l’UE). Cela n’empêche pas, dans beaucoup d’entreprises suisses, un alourdissement des contraintes physiques depuis plusieurs années, notamment des gestes répétitifs, dans l’industrie horlogère ou les services, chez les caissières des grands magasins par exemple.

Le dumping progresse

Autre constat, le dumping salarial progresse. Dans certaines branches, comme le commerce de détail, le salaire médian (la moitié gagne plus, l’autre moitié moins que ce montant) est carrément à la baisse. Tout aussi grave, sur 164 000 salariés et 42 000 entreprises contrôlées en 2016, des salaires trop bas ont été constatés dans 8 000 entreprises, soit dans près de 20 % des firmes qui ont fait l’objet d’une visite des inspecteurs du travail ! Fort inquiétant, ce constat découle en partie du nombre de résidents de courte durée (jusqu’à 90 jours), passés de 40 000 à 120 000 entre 2004 et 2015 ! Comme le note Nicolas Lutz, responsable du secteur de la construction au syndicat Unia, ces travailleurs précaires, dont un nombre grandissant provient d’Europe orientale, sont souvent surexploités par des entrepreneurs sans scrupules, souvent des sous-traitants, qui cassent les prix et pratiquent le dumping salarial. Unia et l’Union syndicale suisse (USS) demandent un renforcement des mesures d’accompagnement social, en particulier la fixation d’un nombre plus élevé de salaires minimaux obligatoires dans les branches qui en sont dépourvues. Il serait bon que les syndicats soient entendus, car ces prochaines années, seules de telles mesures – nous l’avons déjà souligné dans le précédent numéro de D&S – permettront une reconduction de la libre circulation des personnes par le peuple suisse.

Explosion du travail temporaire

Dans la même logique patronale, on assiste à une importante progression du travail temporaire. Au Tessin, par exemple, canton très sensible à la pression de la main-d’œuvre italienne, on recensait 2313 travailleurs temporaires en 2002, mais ils étaient 10 000 en 2015 ! Durant la même période, le nombre d’agences spécialisées dans le travail temporaire a triplé, passant de 11 à 38. À Genève, autre canton fortement touché par la libre circulation des personnes, le nombre d’agences œuvrant dans la location de services est passé de 10 à 116 entre 2000 et 2016, le nombre de travailleurs temporaires de 20 581 à 34 812 et la proportion de migrants de 40 à près de 80 %, dont beaucoup de frontaliers. La fixation d’un nombre maximum de frontaliers par entreprises et leur assujettissement aux conventions collectives de travail constituent le meilleur moyen d’endiguer un phénomène lui aussi générateur de dumping.

Abroger la durée du travail ?

Tout cela n’empêche pas deux conseillers aux États (sénateurs) bourgeois de proposer une révision de la loi sur le travail synonyme, selon l’USS, d’un « véritable démontage de la protection des salariés », avec la possibilité de supprimer le contrôle du temps de travail d’un tiers des salariés, abrogeant dans les faits la durée maximale du travail hebdomadaire et l’interdiction du travail de nuit et du travail du dimanche ! On n’en est cependant pas encore là, d’autant plus que si cette « réforme » passait le cap du Parlement, les syndicats n’hésiteraient pas à lancer un référendum.

 Jean-Claude Rennwald (Ancien député PS au Conseil national suisse, militant socialiste et syndical) : article paru dans la revue Démocratie&Socialisme n°246 (été 2017)

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