GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

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Révolutions russes #4 "Dualité des pouvoirs" et retour de Lénine

Mi-mars 1917 : lʼempire séculaire des tsars nʼest plus. Il sʼest effondré sous les coups combinés du peuple pétersbourgeois, las de la guerre, et des soldats qui, refusant de tirer sur leurs frères, avaient rallié lʼinsurrection. Pourtant, le pouvoir échut intégralement à un gouvernement provisoire composé de politiciens bourgeois qui avaient défendu le régime failli jusquʼà la dernière heure. Nous sommes là au cœur de ce que Trotsky a appelé en 1930 le « paradoxe de février ».

Les travailleurs de la capitale eurent certainement du mal à sʼenthousiasmer à la lecture de la déclaration gouvernementale du 19 mars qui proclamait la liberté civile, ainsi que lʼégalité en droits, et annonçait la convocation dʼune Assemblée constituante dans les plus court délais... que le gouvernement provisoire (GP) se gardait bien de préciser ! Le maintien de la Russie dans le conflit mondial constituait par ailleurs le fil à plomb de la politique du gouvernement provisoire puisquʼil sʼengageait solennellement à « respecter absolument les accords signés avec les alliés ». Rien dʼautre, dans ce texte, ni sur les institutions, ni sur la question sociale. Les serviteurs dʼautant plus sincères de lʼancien régime quʼils nʼavaient pas hésité, dans le passé, à formuler ouvertement des critiques pour le réformer escomptaient trop le prompt rétablissement dʼune monarchie rénovée pour proclamer la République. Quant à la limitation de la journée de travail, nombre de ministres – à commencer par les riches industriels Goutchkov (Guerre) et Téréchtchenko (Finances) – la craignaient plus que la peste.

Tout le pouvoir... au GP !

Selon Trotsky, le spectre politique que parcourait le gouvernement, de Rodzianko à Kerensky, correspondait à « lʼamplitude officielle de la Révolution de février ». Kerensky, leader parlementaire, dans la IVe Douma, du petit groupe travailliste, « fruit anémique dʼun croisement politique du libéralisme et du populisme », fut approché par les Cadets qui lui proposèrent le portefeuille de la Justice dans lʼespoir que la présence, au sein du cabinet quʼils dirigeaient, dʼun membre éminent du Soviet de Petrograd contribue à assagir les revendications populaires. En accord avec ses amis politiques, le brillant avocat accepta lʼoffre des libéraux, étant entendu quʼil conviendrait dʼobtenir lʼappui du Soviet sans passer au vote car, selon le menchevik internationaliste Soukhanov, il ne serait pas « sans danger » de demander une nouvelle fois aux délégués ouvriers leur avis sur la question du pouvoir.

Elle avait en effet été tranchée la veille, soit le 15 mars, jour où les leaders du Soviet de Petrograd sʼétaient rendus au Palais de Tauride pour « négocier » avec le GP de la plus étrange des façons. Aux dires de Trotsky, « des socialistes qui avaient dans les mains la totalité du pouvoir, et de qui il dépendait complètement dʼaccorder ou de refuser à dʼautres la liberté dʼagitation, cédaient le pouvoir à leurs « ennemis de classe » sous condition que ceux-ci leur promettraient... la liberté dʼagitation ! » Pas étonnant que, selon le témoignage de Soukhanov, Milioukov « ne songea nullement à cacher sa satisfaction et son agréable surprise ». Aux dirigeants du Soviet qui intimaient martialement à la bourgeoisie « lʼordre » de prendre le pouvoir et dʼappliquer son programme, le leader incontesté des Cadets dit son ravissement de voir « combien [le] mouvement ouvrier avait avancé depuis 1905 »...

Vu le blanc-seing offert aux Cadets, on comprend aisément pourquoi l’œuvre du GP fut si limitée. On proclame ainsi lʼamnistie pour les prisonniers politiques le 22 mars, alors quʼils avaient été libérés par les insurgés à Petrograd et par les autorités nouvelles en province depuis plus dʼune semaine. La peine de mort fut quant à elle abolie le 26 mars, mais elle fut rétablie dans lʼarmée quatre mois plus tard. Le GP confia par ailleurs lʼétude des problèmes agraires à une commission qui sʼopposa dans les faits à tout partage significatif des terres et sʼefforça de repousser toute initiative à la convocation de lʼAssemblée constituante. Au chapitre des belles intentions, furent également inscrites la suppression de tous les privilèges juridiques, les promesses dʼautonomie formulées à lʼendroit des nationalités, ainsi que la reconnaissance à la Pologne dʼun droit à lʼindépendance.

Les seules décisions concrètes du gouvernement furent dans les faits imposées au cabinet Milioukov-Goutchkov par le Soviet de Petrograd. Mais comme ses leaders sʼétaient ingéniés à éroder son influence au plus grand profit des libéraux, le bras de fer qui lʼopposait parfois au GP ne pouvait déboucher que sur des demi-mesures. Le Soviet arracha bien aux cadets la journée de 8 heures, mais dans la seule capitale. Quant au monopole des grains, il fut instauré sur la base de prix accrus de 60 % et seulement pour la durée de la guerre. Cʼest également lʼorgane de la révolution qui imposa au cabinet la rupture des négociations avec lʼAllemagne qui auraient ouvert au monarque déchu les portes de lʼexil.

Finalement, les classes possédantes se cantonnant à une réserve pleine de méfiance à son égard, le GP nʼétait soutenu que par les quelques couches intermédiaires favorables à une république modérée à une économie libérale, au maintien dʼun État russe unifié et à la continuation de la guerre. Ce gouvernement suspendu en lʼair ne comprend nullement la soif de changement qui existe au sein des classes populaires russes.

Le Soviet de Petrograd

Selon les historiens M. Laran et J.-L. Van Regemorter, les soviets, élus et soumis fréquemment à réélection, « émanent directement du peuple et ils en sont même les seuls éléments représentatifs depuis que la Douma sʼest volatilisée ». Lʼorgane du pouvoir ouvrier est donc également la seule institution réellement démocratique de la nouvelle Russie. Le Soviet de Petrograd compte rapidement 850 représentants ouvriers et 2 000 délégués de soldats. Victime de son succès, ce lourd parlement populaire transmet une partie de ses « pouvoirs » à son Comité exécutif central (Tsik) dominé par les mencheviks et présidé par lʼun des leurs, Tchkheidzé. Conformément à la doctrine officielle de la fraction sociale-démocrate alors dominante, il convient de sʼallier avec la bourgeoisie pour réussir la « révolution bourgeoise » et donc favoriser le développement industriel, ce qui impose de ne pas revendiquer la conduite des affaires et de laisser mûrir le nouveau régime jusquʼà sa crise finale inévitable... mais fort lointaine ! Le Soviet de la capitale ne désirait, ni ne prétendait exercer le pouvoir d’État et avait déclaré dès le 15 mars quʼil soutiendrait le GP, « dans le mesure où » il renforcerait les conquêtes de la révolution, réaliserait les réformes exigées par les masses et combattrait les forces de lʼancien régime.

Cʼest le leader menchevik géorgien Tsérételli qui assuma le plus nettement devant les masses cette perspective pourtant guère enthousiasmante. Accueilli par des milliers de personnes à son retour de déportation, il sʼécria : « Cʼest la révolution bourgeoise qui sʼaccomplit actuellement. Cʼest la bourgeoisie qui détient le pouvoir, cʼest vous qui le lui avez transmis , mais en même temps, vous restez vigilants pour défendre la liberté conquise, vous contrôlez les activités de la bourgeoisie, vous la poussez à la lutte, vous supportez ses mesures décisives contre lʼancien régime […]. Si dans une époque de révolution, le pouvoir du gouvernement révolutionnaire nʼest pas soutenu par tout le peuple révolutionnaire, alors, les forces obscures pourraient porter un coup à la révolution et la désorganiser ».

Cʼétait là une erreur dʼappréciation monumentale de la part de Tsérételli, que Trotsky définit pourtant dans Ma Vie comme lʼéminence du premier groupe soviétique dirigeant et comme le seul ennemi modéré que les révolutionnaires avaient raison de « prendre au sérieux ». Dans son Histoire de la révolution russe, Trotsky montre bien que la réaction monarchiste, qui « sʼétait cachée dans les fissures », trouva refuge, « dès que surgirent les premières eaux du déluge, [...] sous le drapeau du parti cadet qui, du coup, se trouva être le seul parti non socialiste et, en même temps, lʼextrême-droite dans lʼarène ouverte ». Les Cadets ne constituaient pas lʼaile « raisonnable » de la révolution. Ils nʼétaient rien dʼautre que la tête du bélier que maniaient dans lʼombre les classes possédantes et les tenants de lʼancien régime pour enfoncer les portes de lʼédifice révolutionnaire et pour le mettre à sac dès que les circonstances le permettraient. Le parti de Milioukov, dont lʼindigence de la base sociale invitait à agir comme prête-nom, était appelé à servir dʼarme à la contre-révolution.

Les Bolcheviks déboussolés

Les partisans de Lénine étaient peu influents au lendemain de la révolution de février, puisquʼon dénombrait guère plus de 2 000 militants bolcheviks, actifs essentiellement dans les grandes usines des faubourgs de la capitale russe. Aux dires de Trotsky, « même au Soviet du quartier de Vyborg, le rôle de dirigeants appartint dans les premiers temps à des ouvriers mencheviks. [...] Les officiels du bolchevisme [...] représentaient une infime minorité qui, dʼailleurs, ne se définissait pas bien clairement sa tâche ». Cʼest peu de le dire ! Selon Pierre Broué, dans les jours qui suivirent lʼeffondrement du tsarisme, Molotov fut « mis en minorité au comité de Petrograd quand il propos[a] de qualifier de « contre-révolutionnaire » le gouvernement provisoire ».

Les cadres déportés en Sibérie, qui se hâtent de rallier la capitale de la révolution – tels Staline et Kamenev, de retour le 25 mars – infléchissent encore davantage à droite cette ligne conciliatrice dans les colonnes de la Pravda. Pour lʼessentiel, la direction Kamenev-Staline, qui évince Molotov jugé trop radical, ne se différencie guère des leaders conciliateurs (mencheviks et SR), que ce soit sur les questions de la nature bourgeoise de la révolution, de la défense nationale et du soutien critique à apporter au GP. Le 1er avril, lors dʼune réunion commune des bolcheviks et des mencheviks en marge de la première Conférence panrusse des soviets, Staline et les autres délégués « léninistes » acceptèrent même le principe de la réunification des deux fractions sociales-démocrates que Tsérételli venait de proposer. Drôles de disciples de Lénine, en vérité !

Le leader bolchevik, ignorant tout des atermoiements de ses partisans, ne reste pas pour autant inactif à Zurich. Du 20 au 25 mars, il envoie à la rédaction de la Pravda quatre documents (appelés plus tard Lettres de loin), dont seul le premier est publié dans les colonnes du journal bolchevik. Si cette première Lettre constitue, comme les suivantes, une charge violente contre le GP et contre les socialistes conciliateurs, Lénine y reconnaît le caractère bourgeois de la poussée révolutionnaire qui vient dʼavoir lieu et certaines formulations peuvent faire croire que lui aussi nʼattend la victoire finale quʼaprès plusieurs étapes. Il conclue ainsi sa première philippique de la sorte : « Le prolétariat peut marcher et marchera, en utilisant les particularités de lʼactuelle période de transition, dʼabord à la conquête de la république démocratique et à la victoire totale des paysans sur les grands propriétaires fonciers […], et ensuite au socialisme, qui seul donnera aux peuples épuisés par la guerre la paix, le pain et la liberté ».

En publiant le premier brûlot de Lénine, Staline et Kamenev durent estimer quʼils venaient de payer un tribut suffisant à leur maître. Pas question pour eux dʼen faire davantage. À leurs yeux, la démocratie bourgeoise était appelée à durer. Et puis Lénine était si loin...

Le retour de Lénine

Dès la nouvelle de la révolution en Suisse, le socialiste de gauche Platten se mit en relation avec les autorités allemandes pour négocier le passage des émigrés russes sur le territoire du Reich. Le 9 avril, Lénine quitte Zurich avec de nombreux autres révolutionnaires, non sans avoir rédigé une déclaration légitimant lʼaccord ponctuel conclu avec lʼAllemagne impériale par la nécessité de se rendre au plus vite à Petrograd. Si la légende du « wagon plombé » relève de la justification a posteriori, il reste quʼil était rigoureusement interdit aux proscrits dʼentrer en contact avec qui que ce soit pendant le trajet, ainsi que de sortir du train lors de ses arrêts sur le sol allemand.

Arrivant en gare de Finlande le 17 avril, Lénine « buta littéralement sur Tchkheidzé », selon Soukhanov. Le discours du président du Soviet de Petrograd fut stupéfiant puisquʼil accueillit le leader bolchevik, tout en proférant des menaces à peine voilées au cas où il ne serait pas dʼaccord pour « défendre la révolution contre toutes les atteintes du dedans et du dehors » et pour affermir « la cohésion de tous les révolutionnaires ». Cʼest en tournant le dos à la délégation que Lénine sʼadressa à la foule venue lʼaccueillir à son arrivée dans la capitale russe. Sa courte allocution évoque la transformation de la « guerre de brigandage impérialiste » en « guerre civile dans toute lʼEurope » et lʼeffondrement imminent de lʼimpérialisme. Il conclut par ces mots : « Vive la révolution socialiste mondiale ». De quoi faire trembler sur leur fragile base Staline, mais aussi Kamenev., venu accueillir son vieux camarade, et qui, une fois à bord du train à peine arrivé en gare, sʼétait fait rabrouer pour ses articles conciliateurs dans la Pravda !

Cʼest au Palais de Tauride que Lénine expose ses thèses aux dirigeants bolcheviks le lendemain de son arrivée à Petrograd. Le programme esquissé par le leader bolchevik a beau être connu, il nʼest pas inutile dʼen rappeler les grandes lignes. Lénine pose comme un préalable quʼil est « impossible de terminer la guerre par une paix vraiment démocratique et non imposée par la violence, sans renverser le capital » et appelle à organiser propagande et fraternisation sur cette base. Récusant ensuite tout soutien au GP, il exhorte les révolutionnaires à démontrer « le caractère entièrement mensonger de toutes ses promesses, notamment de celles qui concernent la renonciation aux annexions ». Les événements de mai 1917, qui vit le renversement du cabinet Milioukov, allaient prouver lʼentière validité de ce mot dʼordre.

Les thèses n° 3 et 4, actant la présence marginale des militants bolcheviks au sein des soviets, appelaient pourtant à en faire la cellule de base de la Russie nouvelle. Dans sa thèse n° 5, Lénine exigeait la « confiscation de toutes les terres des grands propriétaire fonciers » et la mise à disposition des soviets de paysans de toutes les terres disponibles. On le voit, le discours de Lénine, qui allait passer à la postérité sous le nom de « thèses dʼavril » contenait déjà les trois célèbres mots dʼordre bolcheviks, sans lesquels Octobre nʼaurait jamais eu lieu : « paix immédiate », « la terre aux paysans » et, bien sûr, « tout le pouvoir aux soviets ».

À en croire Trotsky, aux yeux de Lénine, si « le prolétariat nʼavait pas pris le pouvoir en février », cʼétait « parce que le parti des bolcheviks nʼavait pas été à la hauteur des tâches objectives et nʼavait pu empêcher les conciliateurs dʼexproprier politiquement les masses populaires au profit de la bourgeoisie ». Pour le leader de retour dʼexil, changer radicalement la trajectoire de sa formation politique, qui faisait fausse-route depuis plusieurs semaines, constituait un enjeu vital pour le destin ultérieur de la révolution.

Changement de cap

Les réactions à cette première prise de position publique furent cinglantes. Lénine, de retour, se place « à la gauche de la gauche », selon Chliapnikov qui est pourtant loin dʼêtre le plus timoré. Sa femme, Kroupskaïa, a quant à elle peur « quʼIllitch ne donne lʼimpression dʼêtre devenu fou ». Ce nʼest pas quʼune impression, puisque lʼancien bolchevik « de gauche » Bogdanov compare ses propos au délire dʼun aliéné. Pour nombre de militants ouvriers, Lénine, en paraphrasant Bakounine, se place en dehors de la sociale-démocratie. Dans ce concert de griefs, Kamenev peut sans risque déclarer que « ces thèses ne représentent que lʼopinion personnelle » de leur auteur. Selon le rédacteur en chef de la Pravda, cité longuement par P. Broué dans son Histoire du parti bolchevik, le plan de route de Lénine est tout bonnement « inadmissible parce quʼil considère la révolution bourgeoise-démocratique comme achevée, et pose la question de la transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste ».

Comme le rappelle pourtant Trotsky dans son Histoire de la Révolution russe, Lénine a le mérite de la constance – nʼen déplaise aux auditeurs qui lʼécoutèrent médusés, le 18 avril 1917. À lʼautomne 1915, le Social-démocrate, lʼorgane officiel du Comité central en exil, déclarait en effet que « si la révolution amen[ait] en Russie au pouvoir un gouvernement républicain qui voudra[it] continuer la guerre impérialiste, les bolcheviks sʼopposer[aie]nt à la défense de la patrie républicaine ».

Il nʼest donc pas si surprenant que lʼorientation proposée par Lénine, malgré lʼindignation quʼelle suscita au sommet du parti, sʼavérât être en phase avec les aspirations profondes de la base du parti à Petrograd et des organisations bolcheviques provinciales. On note en effet lʼadhésion rapide aux thèses léninistes des militants de Samara, de Kras, de Nozersk, de lʼOural où Sverdlov se démène, de Moscou, de Kharkov...

Kamenev, Rykov et Noguine ont beau accuser Lénine de sʼêtre rallié à la théorie trotskyste de la « révolution permanente », les « thèses dʼavril » sont finalement adoptées début mai, à la VIIe conférence du parti (fort maintenant de 80 000 membres), justifiées quʼelles furent par la première crise ministérielle qui sera lʼobjet du prochain volet de notre rétrospective.

Jean-François Claudon (article paru dans la revue Démocratie&Socialisme n° 244 d'avril 2017)

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