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Centenaire des révolutions russes #3 La révolution de février et lʼeffondrement du tsarisme

Début 1917, la Russie nʼest plus que lʼombre de ce quʼelle était trois ans plus tôt, au début de ce conflit où elle sʼest abîmée irrésistiblement. Les soutiens du tsar quittent le navire et tout le monde sait son règne finissant. Mais personne ne prévoyait lʼexplosion sociale qui, non content dʼemporter Nicolas II, allait détruire les bases mêmes de lʼautocratie.

Il sʼen était déjà passé, en quelques semaines à Petrograd : lʼassassinat de Raspoutine, fin 1916, puis la grève anniversaire du Dimanche sanglant de 1905, le 22 janvier 1917, qui déboucha sur la tenue dʼinnombrables réunions ouvrières dans les deux premières semaines de février... Mais cʼest à la fin du mois que la situation devient réellement explosive. Le 27, tandis que sʼouvre la session de la Douma, on dénombre 90 000 grévistes à Petrograd. La veille, comme le rapporte à juste titre Pierre Broué, près dʼun quart dʼentre eux avaient déjà débrayé « pour le deuxième anniversaire du procès des députés bolcheviks ». Le 3 mars, un pallier fatidique est franchi quand tous les ouvriers de lʼusine dʼarmement Poutilov – la plus grande concentration ouvrière de la capitale russe – se mettent en grève. Les premiers incidents importants éclatent le surlendemain, lorsque la rumeur de lʼinstauration dʼun rationnement du pain déclenche dans les faubourgs une véritable panique. Selon Trotsky, ces heurts devant les boulangeries « furent les éclairs précurseurs de lʼinsurrection ». Le 6 mars, lʼusine Poutilov, en rupture dʼapprovisionnement, est contrainte de fermer ses portes. Des milliers dʼouvriers, condamnés au chômage technique et prêts à tout pour trouver une issue, se retrouvent à la rue. Au même moment, Nicolas II, fort peu conscient de lʼimminence du danger et rassuré par son entourage de courtisans serviles, quitte la capitale pour le GQG de Moguilev. Cʼest donc en tant que spectateur que, du fait de ce choix hasardeux, le pusillanime souverain vivra les événements appelés à précipiter sa fin.

Vers lʼaffrontement

Malgré lʼindolente passivité du souverain, le régime était résolu à se défendre jusquʼau bout. Le gouvernement avait préparé lʼaffrontement que tous sentaient venir en prenant deux mesures fortes : la création de la région militaire spéciale de Petrograd placée sous le commandement du général Khabalov, – lʼun des bourreaux de la révolution de 1905 – et lʼélaboration dʼun plan de répression en cas dʼémeute. En haut, face aux masses, on misait sur la supériorité technique des forces armées et sur les grandes artères pétersbourgeoises, en partie conçues, à lʼinstar des boulevards dʼHaussmann à Paris, pour nettoyer à lʼartillerie dʼéventuelles barricades. Il était entendu quʼau premier trouble, on recourrait à la police et que les cosaques, puis lʼarmée, nʼinterviendraient quʼen cas de force majeure. La garnison de la capitale comptait 150 000 hommes, mais ces effectifs pléthoriques dissimulaient mal le désarroi de ces réservistes et de ces membres dʼunités rappelées du front.

La Douma joue quant à elle son rôle dʼopposition dynastique quand, le jour de sa convocation, elle demande, sous la pression de la rue, rien de plus que lʼéviction des « ministres incapables » et la constitution dʼun cabinet majoritaire en son sein. Pour les dirigeants des organisations ouvrières, il convenait de faire pression sur la Chambre pour quʼelle enhardisse son opposition, sans pour autant appeler à une grève qui, vu lʼétat dʼesprit des couches populaires, pourrait déboucher sur un soulèvement prématuré. Une prise de contact eut lieu au domicile de Gorki, entre les députés Tchkhéidzé – pour les mencheviks – et Kerenski – pour les socialistes révolutionnaires –, lʼorganisation bolchevique clandestine représentée par Chliapnikov, ainsi que de délégués dʼautres groupes ouvriers. La date de la manifestation fut fixée au 8 mars (le 23 février du calendrier grégorien), jour où lʼon avait célébré en 1914, peu avant lʼexplosion guerrière, la Journée internationale des droits des femmes.

Les journées de « février »

Le 8 mars, selon Kaïourov, le responsable bolchevik du rayon ouvrier de Vyborg, cʼest à « contrecœur » que les métallos emboîtèrent le pas aux femmes grévistes venues demander leur soutien. Les ouvriers mencheviks et SR se mirent en branle à leur suite. Trotsky a donc raison de déclarer que la Révolution de février fut « déclenchée par les éléments de la base qui surmontèrent lʼopposition de leurs propres organisations » et que « lʼinitiative fut spontanément prise par un contingent du prolétariat exploité et opprimé plus que tous les autres : les travailleuses du textile ». Cette mobilisation spontanée déboucha sur une manifestation pacifique et assez limitée, mais certains observateurs notèrent, aux abords du cortège, la sympathie manifeste – et ô combien significative – quʼexprimaient des artisans, des employés, des étudiants et dʼautres éléments petits-bourgeois à lʼendroit des manifestants.

Le 9, au son de La Marseillaise, les manifestants plus nombreux réclament la fin de lʼautocratie et arborent le drapeau rouge sur la perspective Nevsky. Les premiers heurts avec la police ont lieu et le ministère se dit assuré de pouvoir restaurer lʼordre. Le lendemain, le mouvement gréviste et lʼagitation sʼamplifient à tel point que lʼappel des bolcheviks à la grève générale semble pour le moins en retard par rapport à lʼétat dʼesprit insurrectionnel des masses. Les ouvriers de Vyborg et des faubourgs Nord de la capitale franchissent à pied la Néva gelée et des fusillades ont lieu du côté de la police. Le soir, Khabalov transmet au Conseil des ministres un télégramme du tsar ordonnant de « faire cesser dès le lendemain les désordres dans la capitale ».

Et pourtant, le 11 mars au matin, les régiments de la Garde répugnent à tirer sur la foule et ce sont les agissements des seuls officiers qui produisent le sinistre bilan de 150 victimes. Vers midi, la police et la troupe ouvrent le feu sur une colonne de manifestants et la foule reflue vers les faubourgs. Cʼest alors que les premiers soldats commencent à passer dans le camp des manifestants : la 4compagnie du régiment Pavlovski ouvre notamment le feu sur la police montée. Selon un rapport de police, la révolte du rang procède dʼun « mouvement dʼindignation à lʼégard des élèves sous-officiers du même régiment qui, se trouvant en service sur la Perspective Nevsky, avaient tiré sur la foule ». Le président de la Douma, Rodzianko, exhorte alors le souverain à nommer un ministère doté de la confiance publique, en précisant que « tout délai [serait] mortel ». Le gouvernement refuse toute concession et, non content de proclamer lʼétat de siège, il ordonne le renvoi de la Douma.

À dire vrai, du côté du régime comme du côté de lʼopposition modérée, et même chez les insurgés, personne ne mesure lʼampleur des événements des derniers jours. Même pour Chliapnikov et les dirigeants bolcheviks présents à Petrograd, il sʼagit davantage dʼune émeute de la faim que des prodromes dʼune révolution. Dans la nuit du 11 au 12 mars (26-27 février), un événement décisif et imprévisible fait basculer la situation : la mutinerie de deux régiments dʼélite refusant de tirer sur le peuple. Le mouvement touche lʼensemble de la garnison en lʼespace de quelques heures.

La victoire de lʼinsurrection

La victoire des insurgés est acquise le 12 mars. Les soldats et les ouvriers fraternisent, sʼemparent de lʼarsenal, distribuent des fusils à la foule et occupent les points stratégiques de la capitale. Au cours de la journée, la garnison de Petrograd passe définitivement du côté des insurgés, après avoir tué ou chassé leurs officiers. Aux dires de Trotsky, « ouvriers, femmes, adolescents, soldats mutinés sʼaccrochaient de tous côtés aux [dernières] troupes de Khabalov, […] sʼefforçant de les convertir, et ne leur donnaient pas la possibilité de se mouvoir autrement quʼavec lʼincommensurable multitude ».

Au sommet du Palais dʼHiver, le pavillon impérial est remplacé par le drapeau rouge. Les dirigeants du régime failli sont jetés en prison tandis que lʼon libère les révolutionnaires détenus, dont cinq membres du Comité bolchevik de Pétrogad, arrêtés préventivement deux jours auparavant. La Palais de Tauride, où siège la Douma – qui avait considéré comme nul lʼoukase notifiant son renvoi – est envahi. Rodzianko acte la déchéance du ministère et annonce la formation imminente dʼun nouveau gouvernement. Quelques jours plus tard, le président de la Douma écrira au souverain trahi quʼil avait été contraint dʼagir de la sorte car, « à [s]on grand regret, le manifeste [dʼabdication] était venu trop tard »...

Les ouvriers et quelques militants socialistes – majoritairement des mencheviks – sʼinstallent sur place et forment un soviet de députés ouvriers. Ils désignent une cinquantaine de délégués au Comité provisoire exécutif du soviet de Petrograd. La nuit, ces derniers nomment un bureau politique où figurent des bolcheviks (Chliapnikov, Molotov), des SR modérés – Kerenski en est le vice-président –, mais surtout des mencheviks (dont Tchkhéidzé). Cette direction unitaire décide lors de sa première séance de former des milices ouvrières et des comités de quartiers, dʼen appeler aux soldats et de publier des Izvestia, comme en 1905.

Parallèlement à la constitution de ce soviet, se met en place un autre organe de pouvoir. Un groupe de députés de la Douma issus du centre et de la gauche modérée, forme au même moment un Comité provisoire pour « le rétablissement de lʼordre gouvernemental et public ». Pour ce comité, la priorité est au retour à lʼordre, et avant toute chose, au retour des soldats mutinés dans leurs casernes. Le 13 au matin, le calme est revenu à Petrogad, les soutiens du régime en perdition étant mis hors dʼétat de nuire, sʼétant enfuis ou se terrant dans lʼattente de jours meilleurs. Khabalov est, quant à lui, arrêté sans que personne ne le défende. À lʼannonce des événements survenus dans la capitale, la grève générale est proclamée à Moscou et un Comité révolutionnaire provisoire est désigné. Vient ensuite le tour de la province qui passe elle aussi en quelques jours à la révolution.

Les événements des derniers jours ont fait environ 1 300 morts et blessés (dont 870 militaires). Lʼagitation perdurera encore pendant plusieurs jours chez les marins de la Baltique qui réglèrent leurs comptes avec leurs officiers. Si la révolution est indéniablement plus économe en vies humaines que la contre-révolution, il nʼen reste pas moins que le sang coula. Toutefois, comme le note judicieusement Trotsky, « la légende dʼune révolution non sanglante fut opiniâtrement soutenue, répondant au besoin quʼavaient les bourgeois libéraux de représenter les faits comme si le pouvoir leur était tombé de lui-même entre les mains ».

Lʼeffondrement de la monarchie

Le tsar vécut de loin les événements grandioses survenant dans ce qui nʼétait plus sa capitale. Il était informé avec retard par le gouvernement, mais également pas sa femme. Plus que les nouvelles quʼelle lui apprenait, ce sont les conseils de modération prodigués par la tsarine, habituellement si inflexible, qui durent définitivement le convaincre que les jours de son règne étaient comptés. Si le 9 mars, Alexandra exhorte son mari à faire preuve de fermeté, elle lui écrit le 11 au soir que « cela ne va pas bien du tout en ville ». Le 13, la litote nʼétant plus de saison, elle lui télégraphie que « des concessions sont indispensables. Les grèves continuent. De nombreuses troupes se sont mises du côté de la révolution. »

Nicolas II est mis au courant le 13 mars de la victoire de lʼinsurrection par Khabalov qui lui annonce par télégramme que « lʼordre nʼa pu être rétabli à Petrograd ». Il décide de quitter Moguilev et de retrouver sa famille à Tsarkoïé Siélo. Mais il décide de détourner son train vers Psok, QG du général Rouzski, quand il apprend que la voie est bloquée par des cheminots au prétexte dʼun « pont en mauvais état ». Arrivé le 14 au soir au QG du commandant du front Nord, il y apprend le triomphe définitif des insurgés et annonce, à deux heures du matin quʼil consent à la formation dʼun gouvernement responsable. Cette décision, dont le décalage par rapport aux événements est dʼun pathétique achevé, est accueillie avec un soupir de soulagement à Psok. La douche froide nʼen fit que plus brutale quand Rodzianko répondit de la sorte au message impérial : « Ce que vous comptez faire est insuffisant […]. Partout, les troupes prennent le parti de la Douma et du peuple ». Le président de la Douma fait alors savoir à Rouzski que lʼabdication est devenue une nécessité absolue. Le matin du 15 mars, la totalité des chefs militaires, dont le généralissime Alexéiev et le grand-duc Nicolas, se prononcent, après de pitoyables conciliabules, en faveur du départ de Nicolas II. Selon Trotsky, ces « sept grands chefs appliquaient respectueusement leur revolver aux tempes du monarque adoré ».

Cʼest pour cette raison que Nicolas II nʼoppose pas de résistance aux émissaires de la Douma venus le supplier dʼaccepter lʼinévitable. Le tsar, qui note dans son journal que « tout autour de [lui], il nʼy a que trahison, lâcheté et fourberie », se prononce en faveur de son frère, le grand-duc Michel, après avoir songé à son fils... âgé de treize ans ! Mais, pour les masses, le départ de Nicolas II ne suffit plus. Elles exigent maintenant la république. Après avoir pris connaissance du manifeste dʼabdication, Rodzianko contacte Rouzsky et lui fait savoir que lʼintronisation de Michel est absolument inacceptable. « Dʼune façon inattendue pour tout le monde a éclaté une mutinerie de soldats telle que je nʼai jamais rien vu de pareil, affirme-t-il. Proclamer Michel empereur, ce serait jeter de lʼhuile sur le feu. » Les délégués de la Douma, Goutchkov et Choulguine, sont conspués à leur retour à Petrograd et Michel renonce à la couronne, au grand dam de Milioukov qui sʼétait tant démené pour quʼil lʼaccepte. La nouvelle de la double abdication, qui tombe le 16 mars, est accueillie avec joie dans tout le pays, tant lʼautocratie sʼétait efforcée de se discréditer avec le plus grand soin. Il faudra attendre les heures sombres de la guerre civile pour que le loyalisme dynastique se fasse de nouveau entendre.

Lʼinstauration de la « dualité des pouvoirs »

Un premier gouvernement provisoire succède au comité « pour le rétablissement de lʼordre » émanant de la Douma, dès le 15 mars. Il comprend essentiellement les leaders du « bloc progressiste », né en 1915 du refus opposé alors par le tsar à toute velléité – même timide – dʼévolution parlementaire de son régime. Le gouvernement est présidé par le prince Lvov. Lʼinévitable Milioukov sʼempare du portefeuille des Affaires étrangères en tant que fidèle serviteur de lʼEntente. Goutchkov est, lui, ministre de la Guerre et de la Marine, dans un cabinet où siègent par ailleurs les influents industriels Konovalov et Térechtchenko. On ne saurait dire plus clairement que la bourgeoisie venait de se coiffer de la couronne que la mobilisation populaire avait fait choir. Milioukov nʼen présente pas moins ce ministère dont il est lʼhomme fort comme « le premier gouvernement représentatif de la population ».

Les tractations avec le Soviet de Petrograd furent longues et houleuses. Elles aboutissent à un compromis le 15 mars. Le soviet reconnaît, en attendant la convocation dʼune Assemblée constituante, la légitimité dʼun Gouvernement provisoire à majorité cadet et ne comptant aucun socialiste dans ses rangs. Cependant, le cabinet Lvov-Milioukov est sommé dʼappliquer un vaste programme de réformes démocratiques, fondé sur lʼoctroi des libertés fondamentales, le suffrage universel, lʼabolition de toute forme de discrimination nationale ou religieuse, la suppression de la police, la reconnaissance des droits du soldat-citoyen, ainsi que sur lʼamnistie immédiate de tous les prisonniers politiques.

Dès ses premiers jours dʼexistence, le gouvernement provisoire, convaincu de sa faiblesse foncière, tente de sʼouvrir aux leaders de la gauche. Tchkhéidzé refuse le poste de ministre du Travail, et il faut à Kerenski toute son éloquence dʼavocat pour faire approuver par les délégués ouvriers sa désignation comme ministre de la Justice, en tant que « porte-parole de la démocratie ». Le bras de fer opposant les organes de pouvoir se réclamant des journées de Février – au premier chef le gouvernement provisoire et le soviet de Petrograd – ne faisait que commencer. Tout comme la chute des dirigeants socialistes « conciliateurs », appelés à partager la destinée de ce régime failli quʼils nʼavaient voulu que replâtrer.

Jean-François Claudon (article paru dans la revue Démocratie&Socialisme n° 243 de mars 2017)

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