GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

International – Europe

La montée du NSDAP (Nazisme 90 ans #2)

Il y a 90 ans, à la charnière des années 1932 et 1933, Hitler accédait au pouvoir en Allemagne. Très vite, la terreur nazie s’abat sur tout le pays, et au premier chef sur les partis ouvriers qui payaient ainsi le prix de leur division. Il n’allait pas tarder à être minuit dans le siècle en Europe. Nous consacrons jusqu’au printemps prochain un cycle d’articles à ce moment tragique de notre histoire, tant il est riche de leçons pour notre camp, encore aujourd’hui.

À l’été 1932, l’Allemagne est incontestablement au bord du précipice : le pays compte plus de six millions de chômeurs à temps complet, les distributions caritatives y succèdent aux soupes populaires et, pour couronner le tout, il paraît totalement ingouvernable. Tandis que la violence nazie commence à se déchaîner par le biais des Sections d’assaut (SA pour Sturmabteilung) et que les manœuvres des coteries réactionnaires vont bon train dans les coulisses du pouvoir, il est clair que le gouvernement d’Heinrich Brüning ne tient plus qu’à un fil.

De Brüning en Papen

Au sommet de l’État allemand et surtout dans l’entourage du président Hindenburg, largement réélu au printemps face à Hitler, l’hostilité au chancelier semble alors la chose la mieux partagée. Deux griefs font pencher la balance en sa défaveur. On se souvient que le chancelier avait été désigné avec pour mission de se débarrasser du SPD. Du point de vue du patronat allemand, la crise imposait en effet de détruire l’État social né aux lendemains de la Révolution de novembre 1918, et dont les sociaux-démocrates étaient bon an mal an les garants. Toutefois, dépourvu de majorité au Reichstag, Brüning ne pouvait se maintenir au pouvoir sans l’encombrant soutien d’un SPD qui voyait en lui un « moindre mal » face aux nazis. De là à voir le chancelier comme l’otage des « rouges », il n’y avait qu’un pas que nombre de conservateurs franchirent sans sourciller. Cette « alliance » contre-nature entre ce parti de masse sans cap et ce chef sans troupes poussait ce dernier à s’engager dans une politique de fermeté face au NSDAP. Pour ses anciens soutiens, c’était là que le bât blessait. L’appareil d’État et une fraction toujours plus grande du patronat industriel étaient en effet persuadés qu’il fallait trouver un compromis avec Hitler. Pour ces coteries qui rivalisaient d’anticommunisme, l’heure d’un virage à droite et d’un gouvernement autoritaire incluant le NSDAP était venue.

Au lendemain de la séquence présidentielle dont il sort affaibli, Brüning décide de frapper un grand coup en interdisant les bandes SA, mais aussi la SS (Schutzstaffel), au nom du péril que ces deux milices faisaient peser sur la République allemande. Des documents saisis aux sièges de ces organisations prouvaient le bien-fondé de cette décision. Mais cette dernière avait le mérite, à droite, de créer définitivement un front anti-Brüning, mené par le général von Schleicher, un militaire ambitieux monté dans le sillage du ministre de l’Armée Groener, devenu lui-même ministre de Brüning en 1931, mais qui aspirait à un gouvernement incluant le NSDAP. Une rencontre eut lieu entre von Schleicher et Hitler, dont il ressortit que les nazis toléreraient un gouvernement de droite sans Brüning ni Groener, en échange – naturellement – de l’abrogation du décret interdisant les SA et la SS. Lâché par son poulain et par nombre de cadres de l’armée, Groener jeta l’éponge le 12 mai. Le départ de Brüning fut plus long à obtenir, mais Hindenburg, dont le fils, Oskar, était un proche de von Schleicher, s’y résolut le 30. L’heure du gouvernement présidentiel sans rivage à droite était venue.

Franz von Papen, un propriétaire terrien catholique dont le dilettantisme n’avait d’égal que sa superficialité, fut nommé chancelier. Il faut dire qu’il manœuvrait depuis des mois en coulisses, avec von Schleicher, pour imposer un gouvernement de coalition droite nationale-NSDAP. Muni pour seul viatique de ses conceptions réactionnaires, cléricales, anti-communistes et anti-parlementaires, à la tête d’un « cabinet de barons » dont deux membres seulement n’étaient pas issus de l’aristocratie, von Papen tint parole en obtenant du Président la dissolution du Reichstag le 4 juin et en levant l’interdiction pesant sur les milices nazies le 16.

L’apogée électorale des nazis

Par la grâce du tandem Schleicher-von Papen, le NSDAP entre dans la campagne de la meilleure des façons. Les bandes brunes peuvent de nouveau se déchaîner dans les rues avec le soutien tacite de l’appareil d’État. Les effectifs du parti grimpent quant à eux en flèche : il passe de 130 000 membres en septembre 1930 à près de 850 000 à la fin de l’année 1932. En juillet, il y aurait environ 50 000 membres actifs à la SA. En termes de recrutement, le NSDAP se rapprochait sensiblement de la sociologie du Reich. Si les éléments petits-bourgeois (boutiquiers et paysans) y prédominaient toujours, on notait une hausse des membres issus de la classe ouvrière et même une percée dans les couches moyennes supérieures, notamment dans l’enseignement, mais aussi chez les techniciens. Le NSDAP restait en revanche un parti d’hommes – plutôt protestants – et de jeunes. En 1930, plus d’un tiers des membres n’avaient pas 30 ans et 60 % des députés en avaient moins de 40.

Hitler avait beau jeu de surfer sur cette vague d’enthousiasme de sa base qui voyait fiévreusement s’entrouvrir devant elle les portes du pouvoir. Sa campagne moderne, où un avion fut employé pour ses nombreux déplacements, magnifiait les images prises lors de ses meetings de masse. Quant à la violence des SA, elle ne jouait nullement en sa défaveur, bien au contraire. En critiquant à la marge l’indiscipline des bandes brunes, Hitler se forgeait à peu de frais l’image d’un chef modéré, enclin à réprouver – ou à défaut à canaliser – les excès de ses partisans les plus exaltés. Ne les avait-il pas appelés, tirant les leçons de sa vaine tentative de coup d’État de novembre 1923, à se « tenir tranquilles, entrer au Reichstag et y lutter contre les députés catholiques et marxistes » ? N’avait-il pas réaffirmé en 1930 qu’il comptait arriver au pouvoir par la voie légale ? L’opinion publique avait bien vite oublié qu’il avait ensuite ajouté : « Alors, nous construirons l’État tel que nous le souhaitons »…

L’annonce des résultats des élections législatives du 31 juillet fit l’effet d’une bombe. Dans un scrutin où la participation fut très forte (84 % contre 82 deux ans plus tôt), le NSDAP recueillit près de 13 750 000 de voix (soit 37, 2 % des suffrages exprimés), obtenant par là même 230 sièges au Reichstag. Ce triomphe, qui succédait à la percée de 1930, dépassait les espoirs les plus fous des militants à la croix gammée. Le SPD, qui devait céder sa place de premier parti du Reich, perdait quant à lui plus de 600 000 voix, et n’obtenait que 133 députés (dix de moins qu’en 1930). À l’inverse, le KPD recueillait près de 700 000 suffrages supplémentaires, en partie – mais en partie seulement – par un jeu de vases communicants avec le frère ennemi socialiste. La droite, elle, était étrillée. Le total des voix conservatrices passait sous les 10 %. Si le « radical » DNVP limitait la casse par rapport au scrutin de 1930, le « modéré » DVP, parti organique de la bourgeoisie libérale, perdait pour sa part deux tiers de ses voix et frôlait la barre des… 1 % ! L’électorat conservateur s’est donc massivement porté sur le NSDAP, tout comme une partie des abstentionnistes et des nouveaux électeurs. Soutenu par le seul DNVP – et non par le Zentrum dont il était théoriquement membre ! –, von Papen, de concert avec ses « barons », venait de subir un violent camouflet, et ce avant même d’avoir gouverné !

Encore des décrets-lois…

La situation allemande était, non seulement dramatique, mais aussi éminemment paradoxale. Comme l’a fait remarquer très justement l’historien allemand Hagen Schulze, en raison de la violence paroxystique de la crise, mais aussi de son histoire particulière (ce que l’on appelle outre-Rhin le Sonderweg, c’est-à-dire l’absence d’une véritable révolution démocratique bourgeoise), le pays le plus industrialisé d’Europe était alors dirigé par des hommes « dont les conceptions du monde étaient celles du début du XIXe siècle ». Pour le « cabinet des barons », il convenait en effet de mettre au pas la société allemande afin d’en extirper l’ivraie marxiste et démocrate, et de rétablir la religion et l’ordre, c’est-à-dire le principe d’autorité. Cette mise au pas avait commencé en Prusse, en plein cœur de la campagne électorale, dès le 20 juillet, jour où von Papen renversa le gouvernement de Prusse dirigé par les socialistes Braun (président du Land) et Severing (à l’Intérieur), et soutenu par la coalition originaire de la République de Weimar : le SPD, les catholiques du Zentrum et les vestiges du Parti progressiste (le DDP, ancêtre du FDP). Les élections au Landtag d’avril 1932 avaient notablement affaibli cette coalition de centre-gauche qui ne disposait plus que d’une majorité relative face au DNVP et aux nazis. Von Papen choisit donc de passer en force, à la hussarde, en instaurant l’état d’urgence dans le plus grand Land allemand et en s’y proclamant « Commissaire du Reich ». Comme le note l’historien germano-américain Peter Gay, démoralisés et déboussolés, « les sociaux-démocrates, attachés au mythe de la légalité républicaine, attaquèrent cette décision en justice, mais n’opposèrent aucune résistance ». Et inutile de dire qu’ils n’eurent pas gain de cause face à une institution judiciaire presque totalement noyautée par les forces de la réaction…

Von Papen avait tenu parole avant les élections, en obtenant du vieil Hindenburg la dissolution du Reichstag et la levée de l’interdiction des SA. Restait maintenant à savoir si Hitler allait faire de même après le scrutin. La nouvelle donne parlementaire l’invitait à revoir les enchères à la hausse. Tandis que Goebbels s’épuisait à dire que « tolérer le gouvernement » serait « mortel », von Papen proposa au NSDAP la fonction de vice-chancelier et deux portefeuilles, dont les Affaires étrangères. Hitler riposta en revendiquant la chancellerie et les ministères de l’Intérieur du Reich et de la Prusse. Une entrevue eut lieu le 13 août entre Hindenburg et le leader nazi à qui fut opposé une fin de non-recevoir. Dans l’immédiat tout du moins. Bien décidés à imposer leur Führer par la force, les SA redoublèrent alors de violence et on ne comptabilisa pas moins d’une cinquantaine de victimes de leurs expéditions punitives dans les quartiers ouvriers tout au long du mois d’août. Un décret-loi prescrivit la peine de mort pour les auteurs de tels meurtres politiques. Mais, quand, le 25 août, Hitler réclama, entouré de ses prétoriens, la libération de neuf SA qui avaient piétiné à mort un mineur communiste de Haute-Silésie, il obtint du pouvoir que la condamnation à mort de ces brutes soit commuée en d’insignifiantes peines de prison. Défait dans le théâtre d’ombres parlementaire, Hitler l’emportait cette fois, au grand jour, politiquement et symboliquement.

Pressé de reprendre l’initiative, von Papen concocta avec ses proches un train de mesures censées tout à la fois faire payer la crise aux salariés et à leur protection sociale, mais aussi relancer l’économie nationale exsangue. Ce plan, présenté le 4 septembre, prévoyait en effet, outre la contraction des salaires et des dépenses publiques, des réductions d’impôts, des éléments visant à faire renaître le crédit, ainsi que des commandes d’État et même un véritable plan d’investissement financé par la suspension du versement des réparations à la France obtenue des Alliés en juillet à Lausanne. La guerre civile contre le monde du travail continuait donc avec von Papen via la déflation salariale, mais ç’en était fini de l’austérité budgétaire de l’ère Brüning. Outre la divine surprise de Lausanne, on observait des signes timides, mais encourageants, d’amélioration de la conjoncture – notamment sur le front du chômage. Les dignitaires nazis se mirent à douter. Et si l’opération von Papen en venait à réussir ?

Il fallait donc agir prestement. Le NSDAP en avait les moyens puisqu’il disposait dans la nouvelle Chambre d’une majorité relative plus que confortable – vu la division de ses ennemis –, mais aussi parce que le Zentrum, ménageant peut-être l’avenir, avait permis l’élection d’Hermann Göring, le second d’Hitler, à la présidence du Reichstag. Dès la première séance de la nouvelle assemblée, l’opposition aux décrets-lois du 4 septembre s’exprima vivement. Von Papen l’avait prévu, puisqu’il arriva au Reichstag avec un décret de dissolution émanant du président Hindenburg. Mais Göring l’empêcha de le lire à la tribune et il s’empressa au contraire de mettre aux voix la motion de défiance proposée par le groupe communiste. Cette dernière, votée dans le plus grand des tumultes et alors que von Papen quittait piteusement les lieux, l’emporta sur un score édifiant de… 512 voix contre 42 ! L’opération dissolution avait échoué, mais le résultat était le même : il fallait aller de nouveau aux urnes. Mais avec un monde politique en lambeaux. Le pire était à craindre.

Cet article de notre camarade Jean-François Claudon a été publié dans le numéro 298 de démocratie&Socialisme, la revue de la Gauche Démocratique et sociale (GDS).

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