GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

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Le salariat est incomparablement plus fort qu’Uber

Que l’actuel occupant de l’Élysée n’a-t-il pas dit sur tous ceux qui ne « sont rien », qui « n’essaient pas de se battre » et qui « foutent le bordel au lieu d’aller chercher des postes » ? À croire que la traque des « fainéants » est devenue l’obsession présidentielle ! Difficile d’en être surpris quand on se remémore les slogans de l’ancien conseiller de Hollande : « Ne cherchez pas de patrons, cherchez des clients » ou « Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre d’abord »...

Toutes ces « macronades » ont vont dans le même sens : contre les chômeurs et contre les salariés. D’ailleurs, leur auteur, quant il n’était que locataire de Bercy, n’affirmait-il pas qu’il n’était pas « là pour défendre les jobs existants » ?

Macron est contre la société salariale issue de l’après-guerre. Il l’affirme crûment dans son livre intitulé Révolution. « Les membres du Conseil national de la résistance qui ont forgé le consensus de 1945 avaient pensé à la maladie, aux accidents du travail et à la retraite. [...] Ils n’imaginaient pas que le chômage concernerait un jour 10 % des actifs. Ils ne pouvaient concevoir la fragmentation du monde du travail, la montée en puissance de l’intérim et d’un système, en un mot, post-salarial » (page 76).

Plus loin, il jette définitivement le masque. « Derrière les start-up, il y a bien plus qu’un effet de mode. C’est un nouveau modèle d’entreprises et d’entrepreneurs qui est en train d’émerger. Il est le ferment d’une transformation économique et d’un changement culturel » (page 89).

Jupiter sous le charme d’Uber

« L’univers professionnel dans lequel nous évoluons depuis des décennies est en train d’être révolutionné. L’entreprise ne sera plus lieu de travail de toute une vie, sous le régime du contrat de travail à durée déterminée. Le temps et le lieu de travail se dissocient, entre le travail dans l’entreprise, chez les clients, dans des lieux de travail partagés ou à la maison. On changera de plus en plus d’entreprise, de secteur et de statut. Cette évolution est inévitable. »

D’où son amour pour les start-up, les indépendants, Uber, Deliveroo, Ryanair, etc. « Je ne vais pas interdire Uber et les VTC, ce serait […] renvoyer (leurs chauffeurs) vendre de la drogue à Stains ». La « pensée complexe » a parfois des expressions simpl(ist)es comme celle-ci : « Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une »...

« Cette transformation nous oblige tous. Refuser les changements du monde en nous contentant de rafistoler un modèle créé pour avant-hier, ce n’est pas la France » (toujours dan l’ouvrage mal nommé Révolution).

Évidemment, « le monde bouge » : c’est un cliché. Mais au lieu d’affronter, de réguler, d’encadrer par exemple, Uber, ses fraudes fiscales, sociales et sa casse des droits humains, Macron défend la thèse qu’Uber incarne le futur et qu’il faut s’y plier et le généraliser.

C’est cela, sa construction imaginaire. Sur la base de laquelle il rêve de briser les acquis démocratiques et sociaux du salariat français. Il l’affirme d’ailleurs sans ambages :« Je n’aime pas ce terme de modèle social ».

Casser les statuts : intermittence, CDI ou Sécurité sociale

Au lieu de dénoncer et combattre la finance, de chercher à faire payer les 85 individus qui possèdent plus que la moitié la plus pauvre de l’Humanité, les 1 % qui concentrent 50 % des richesses, il considère qu’ils anticipent le futur. Pour lui, ce ne sont pas des pillards, mais les « premiers de cordée » qui tirent le monde vers le haut. Rappelons-nous l’adage de Macron, alors à Bercy : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » !

Au lieu de défendre la vie des humains dans le cadre des révolutions technologiques, Macron a pour programme de les y soumettre. Il les accuse même les Français en bloc d’être « en retard », rétifs, « hostiles aux réformes ». Il dénonce les « blocages ». « La France n’est pas un pays réformable », assure-t-il. « Beaucoup ont essayé : ils n’ont pas réussi, parce que les Françaises et Français détestent les réformes. Dès qu’on peut éviter les réformes, on ne les fait pas ! C’est un peuple qui déteste cela ».

Évidemment, s’il s’agit d’ubériser tout le monde à 60h par semaine, mal payés, rien de surprenant. Jacques Attali, son mentor, considérait qu’à terme, « seule l’élite sera salariée » et il ajoute : « Le statut de demain, c’est celui d’intermittent du spectacle ». Leurs prophéties à tous les deux, se veulent auto-réalisatrices : le rapport Attali-Macron travaillait déjà à ce que seuls « les meilleurs » soient salariés, et que la masse des autres ait le droit en tant qu’auto-entrepreneurs de promener trois fois par jour le chien de l’aristocratie salariée.

Au lieu d’accepter des « statuts » qui évoluent naturellement, juridiquement, socialement, au lieu de combattre la concurrence déloyale et le travail dissimulé, Macron et ses inspirateurs réclament sans tarder une « société sans statuts ». L’ubérisation devient un « concept » et le tour est joué, voilà Macron intronisé par les financiers, les start-up et les aventuriers d’un futur incertain contre les industries, les services, les droits humains, besoins et exigences du présent.

Ajoutez à cela la menace du déclin, la rengaine libérale de la dénonciation des « situations acquises et des rentes garanties », des « surcroîts de dépense publique », de « l’impôt mal conçu » et de la « dette considérable et insoutenable » (page 71) et une litanie descriptive des victimes de ce système bloqué (page 73) : « Comme la France de 1945 et du Conseil national de la résistance, nous devons changer de logique profonde et refonder nos manières de penser, d’agir et de progresser » (page 74).

Et d’enfourcher le leitmotiv du Medef contre « les jours heureux », et le programme du CNR : Macron en fait à son tour l’origine de tous nos maux. Selon lui, « depuis trente ans, la gauche comme la droite ont continué de défendre un système qui promeut l’uniformité, l’indifférenciation, la massification ». Pas étonnant qu’Anne Bourdu, une des supportrices d’En marche, présente « la Sécurité sociale comme le dernier vestige d’une société communiste de 1945 » ! Argument est tiré de ce que les objectifs du CNR ont été remis en cause… pour les remettre en cause ! Puisqu’ils ont cessé d’exister en pratique, c’est qu’ils ne méritaient plus d’exister. Puisque la précarité s’est développée, c’est qu’il ne fallait pas lutter contre la précarité. Il faut donc... la reconnaître et l’adopter !

D’où les lois El Khomri, la loi Macron 1 et les ordonnances, ainsi que la casse de la Sécu et de la protection sociale liée au salaire.

Mission impossible

Car le salariat est plus fort.

« Je pense qu’il est inconscient », a affirmé le 12 novembre Naomi Klein, l’essayiste canadienne dans les colonnes de Libération. « Partout dans le monde, on observe que les politiques d’austérité, la mondialisation effrénée et la précarité économique qu’elles engendrent nourrissent l’extrême droite et la xénophobie. Et pourtant, Macron répond à cette élection terrifiante, où le FN a fait un score record, par des attaques contre le droit du travail, des réductions d’impôts pour les plus riches et une poursuite des politiques de libre-échange, tout en présentant cela comme une forme de progressisme. »

Uber a été condamné à Londres à reconnaître ses chauffeurs comme des salariés (voir l’article suivant), cela a déjà été le cas en Californie, et dans beaucoup d’autres pays. Macron essaie de nous faire aller à contre-courant de l’évolution mondiale du salariat. Ce sera en vain.

Car le capitalisme ne dépassera pas le salariat. C’est l’inverse qui se produira. L’OIT explique qu’il y a un milliard de salariés de plus sur la planète et que l’économie informelle recule partout. En France, le salariat, à peine majoritaire en 1945, regroupe 93 % de la population active en 2000. Les indépendants sont, eux, passés de 45 % de la population active après-guerre à 7 % au début du siècle présent. Tous les efforts pour forcer des salariés à renoncer à leur statut et pour pousser des chômeurs à se mettre à leur compte – au risque de devenir journaliers, voire tâcherons – peuvent peut-être faire reculer le salariat de quelques points et faire remonter les indépendants aux alentours des 10 %. Mais ils ne peuvent pas renverser une tendance pluriséculaire.

L’économie, pour bien fonctionner, a besoin de salariés bien formés, bien payés, bien traités ; pas de précaires, ni de flexibles. Car c’est le salariat qualifié qui produit l’essentiel des richesses.

La puissance du salariat

Le salariat n’a que sa force de travail à vendre, mais il est dans la société le groupe le plus nombreux, le plus puissant. Le salariat tend à s’homogénéiser ; les différences entre cols blancs et cols bleus se réduisent. Les écarts de salaires se sont compactés : ils sont passés de 1 à 6 en mai 1968 à 1 à 2,2 aujourd’hui. En 2017, 85 % des contrats sont des CDI. Ces derniers représentent même 95 % des contrats de travail entre 29 et 54 ans. La durée des CDI s’allonge : en trente ans, elle est passée en moyenne de 9,5 à 11,5 ans.

De 93 à 95 % des actifs occupés sont dépendants du « moule » salarial, c’est-à-dire de la relation de travail légale et conventionnelle qui l’accompagne. Mais aussi les jeunes, les chômeurs et les retraités.

- Les jeunes sont des « salariés en formation » : par l’école et l’université, c’est autant d’apports de la nation à la future productivité des entreprises. Que les employeurs se plaignent que la main-d’œuvre ainsi préparée ne soit pas assez spécialisée ni docile, ne change pas ce fait. La République les forme ainsi.

- Les chômeurs sont des salariés temporairement privés d’emploi. Les chômeurs ne sont pas des « assistés », contrairement à ce que d’indécentes campagnes voudraient faire accroire : ce sont des salariés qui ont cotisé à une assurance et qui, licenciés contre leur gré, reçoivent leur dû (et non une aumône). Cette assurance, ils l’ont payée sur leurs salaires. Ce sont des « ayants droits », non des dépendants ou des paresseux.

- Les retraités dépendent en direct, au jour le jour, au mois le mois, d’une part soustraite des salaires de ceux qui sont en activité, après avoir payé les retraites de la génération qui les précédait. Le fondement du bonheur des retraités, c’est qu’ils vivent la nouveauté inouïe d’être payés pour être libres.

Le salariat est fort, mais il ne le sait pas

C’est normal, car la conscience de lui-même ne peut lui venir que dans l’action de masse. Le salariat existe « en soi », de par sa place dans le processus de production, mais il n’a pas conscience de constituer une seule classe sociale. Il faut, pour cela, qu’il existe « pour soi », selon la formule classique de Marx. Il faut qu’une réalité objective devienne perçue subjectivement. Mais encore faut-il partir d’un même constat. Faisons-le et opposons-le à Macron ainsi qu’à ses sires. Ensuite, c’est toute la question de la traduction de cette force sociale, au plan des luttes sociales, au plan syndical et au plan politique.

Cet article est paru dans la revue Démocratie&Socialisme n°249 de novembre 2017.

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