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GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

Economie Théorie Histoire

Allemagne 1918 #9 : contradictions de la Révolution

L’Empire centenaire des Hohenzollern n’est plus. L’Allemagne est devenue une République dirigée à parité par des Commissaires du peuple SPD et USPD. Si ce gouvernement se plaçait théoriquement sous l’autorité suprême des conseils d’ouvriers et de soldats, ses leaders « majoritaires » avaient reçu le pouvoir de l’appareil d’État monarchiste et la fidélité de l’armée leur fut vite acquise. Cet unanimisme apparent dissimulait naturellement d’explosives contradictions.

Au lendemain de la Révolution de novembre, le vieil appareil d’État prussien se rallia comme un seul homme à une République qu’il considérait, faute de mieux, comme l’ultime rempart de l’ordre bourgeois face aux travailleurs. Cette république branlante était incarnée à merveille par les socialistes « majoritaires ». Toute la société impériale, de l’industriel au professeur d’université, en passant par le junker de l’Est, faisait alors profession de sa foi « socialiste ».

Les forces en présence

Le SPD est renforcé par la chute de la monarchie. Le parti comptait officiellement 1 086 000 membres en 1914. Il en annonce 1 012 000 en juin 1919, à son premier congrès de l’après-guerre. Les syndicats affiliés au DGB, dirigé par des militants sociaux-démocrates, comptent environ 2,5 millions d’adhérents en 1914, un peu plus d’1,4 en octobre 1918, 2,2 le 1er décembre et près de 4,7 au printemps suivant. Aux élections de 1913, le SPD avait réuni sur son nom 4 250 000 suffrages. En janvier 1919, pour la désignation de l’Assemblée constituante, il recueille 11 500 000 voix, contre seulement 2 300 000 pour les indépendants.

En 1917, on évalue à 100 000 le nombre de membres de l’USPD, ce qui est loin d’être dérisoire. Il dispose de solides points d’appui à Berlin, à Leipzig, en Saxe, dans le Wurtemberg et dans certains ports. Il compte dans ses rangs les porte-parole des aspirations populaires les plus appréciés, à commencer par Liebknecht et Hoffmann., mais aussi Ledebour. Cependant, ses divisions internes sont flagrantes. Au printemps 1916, le Chemnitzer Volksstimme dénombre pas moins de six groupes dans la minorité qui se résolut à se constituer en parti distinct l’année suivante : la tendance de Hugo Haase (la « majorité de la minorité »), le groupe de Die Neue Zeit (la revue théorique dirigée par Kautsky), les amis du père du révisionnisme Bernstein, le centre-gauche « zimmerwaldien » animé par Ledebour et Hoffmann, mais aussi les spartakistes et le groupe des Lichtstrahlen.

Les spartakistes pouvaient quant à eux offrir au mouvement des masses ses analyses, publiées dans Die Rote Fahne – le journal que dirigeait Rosa –, ainsi qu’un porte-drapeau en la personne de Liebknecht, mais nullement un état-major. Les leaders révolutionnaires berlinois se méfiaient en effet des maigres troupes spartakistes persuadées que le pouvoir était au bout du fusil. Selon Pierre Broué, « la vraie avant-garde des troupes dans les usines est organisée dans les rangs du parti social-démocrate indépendant sous la direction des centristes avec lesquels Liebknecht a rompu tant de lances, et particulièrement dans le noyau des délégués révolutionnaires des usines ».

Premières réformes

Pour les dirigeants « majoritaires », il convenait au plus vite de se démarquer de l’ancien monde qu’ils avaient soutenu jusqu’au bout dans le vain espoir de pouvoir faire l’économie de la révolution. Leurs collègues indépendants ne pouvaient quant à eux qu’acquiescer aux mesures immédiates proposées par les amis d’Ebert. Le 13 novembre, une proclamation abolit l’état de siège, la censure et toutes les restrictions aux libertés d’association et de réunion. La liberté d’expression est également proclamée et tous les délits politiques sont amnistiés.

Selon la proclamation des Commissaires du peuple, « la journée de huit heures sera appliquée au plus tard le 1er janvier 1919 ». Cerise sur le gâteau aux yeux des Majoritaires, le texte gouvernemental annonce l’instauration du suffrage universel en Prusse où l’on votait jusque-là dans des collèges censitaires. Fait significatif, ce qui constituait pour la plupart des Indépendants une premier pas, nécessaire, mais insuffisant, est présenté par les dirigeants du SPD comme le socialisme réalisé. Gilbert Badia remarque pourtant à juste titre que si « ces décisions répondent à l’attente des populations », aucune « n’est, à proprement parler, socialiste. Toutes, elles pourraient figurer dans le programme d’un parti libéral ».

Pour la masses des militants, la tâche à mener à bien était « la socialisation rapide et conséquente des moyens de production capitalistes ». Les grands industriels, sentant le danger, obtiennent que soit conclue, dès le 15 novembre, une sorte de convention-cadre entre les représentants du patronat et les syndicats, restée dans l’histoire sous le nom d’Arbeitsgemeinschaft. Cet accord interprofessionnel proclamait la liberté syndicale et prévoyait l’établissement de conventions collectives, ainsi que la constitution d’un Comité central paritaire appelé à trancher les litiges qui s’élèveraient à l’avenir entre les employeurs et leurs salariés.

Si, au sommet des syndicats, on ne tarissait pas d’éloge sur cet accord, la signature d’une telle convention aux premiers jours de la révolution était, aux yeux de la gauche, un moyen pour le patronat d’empêcher les velléités de socialisation de devenir réalité.

« Ordre » contre « anarchie » ?

La direction du SPD n’avait pas avec elle que les principaux secteurs du capitalisme allemand. Dès le 10 novembre, Ebert avait en effet reçu le soutien du Grand Quartier général de l’armée wilhelmienne. Interrogé sur ce point en 1925, lors du fameux procès dit « du coup de poignard dans le dos », le général Groener reconnut qu’Ebert et lui avaient convenu de s’allier « pour lutter contre le système des conseils ».

Pour les « Majoritaires », le soutien intéressé des hauts gradés constitue un solide appui pour s’assurer du monopole des forces armées, face aux autorités militaires concurrentes. Dans ce chaos apparent, les velléités de construction d’une « garde rouge », formulées timidement par le Comité exécutif, furent très vite réprimées et Otto Wels, de concert avec le ministre de la Guerre, put mettre en place une « garde républicaine » appelée à devenir dans les mains de la contre-révolution une arme contre les masses.

Mais le plan des chefs de l’armée, lui, échoua, car, dans un pays en révolution, même les troupes les plus loyales ne sont plus sûres dès qu’elles reprennent contact avec l’arrière. Le général Groener est bien vite forcé de constater que « le programme qui consistait à épurer Berlin des éléments bolchéviques et à ordonner la remise des armes ne pouvait être réalisé ». Pour Ebert et ses alliés galonnés, il devient clair que les futures troupes contre « Berlin-la-Rouge » devront être recrutées hors de l’armée régulière. La voie vers la constitution des futurs corps francs est ainsi entrouverte.

Les conseils en question

Au dire de Pierre Broué dans son maître-ouvrage sur la Révolution allemande, si « les conseils sont partagés entre la double influence des majoritaires et des indépendants […], les révolutionnaires – indépendants de gauche, IKD ou spartakistes – [...] dirigent quelques-uns des conseils les plus importants : Richard Müller à Berlin, Kurt Eisner à Munich, Rück à Stuttgart, Heckert à Chemnitz, Lipinski à Leipzig [...], Laufenberg à Hambourg ».

Les situations locales sont très diverses. Parfois, des comités auto-proclamés sont mis en place par le SPD avec le soutien des partis bourgeois rescapés du naufrage. Ailleurs, les Majoritaires l’emportent généralement. Mais les succès sociaux-démocrates sont rarement au rendez-vous quand le scrutin se fait sur la base des usines et des établissements. Dans ce type de configurations, les représentants du SPD, peu enclins à siéger dans la minorité, invoquent fréquemment la nécessaire unité ouvrière pour obtenir une représentation paritaire dans l’exécutif local des conseils. En revanche, les majoritaires ne se soucient guère de parité quand ils sont en force...

Si certains conseils se comportèrent comme de véritables organes de pouvoir, le Comité exécutif de Berlin, trop imposant pour agir promptement et trop lié aux institutions qui concurrençaient directement son autorité, ne fut qu’un avorton. On y discutait certes beaucoup, mais fort peu de décisions opérantes sortirent de ces interminables palabres. Le Comité était par ailleurs dépourvu de tout appareil administratif et même de finances propres. Ainsi donc, l’organe populaire suprême, qui prétendait, dans l’attente du congrès des conseils, contrôler et même nommer les Commissaires du peuple, devait quémander quelques misérables subsides auprès d’eux, ne serait-ce que pour persévérer dans son être ! Étrange dualité des pouvoirs...

Sabordage historique

Si, à Berlin, la gauche avaient voix au chapitre, le SPD parvenait fréquemment à rallier à ses vues la majorité du Comité exécutif. C’est cette situation qui prévllait dans la plupart des villes allemandes. Sans renouvellement des membres des conseils, le débat qui faisait rage entre partisans des conseils et défenseurs de la transmission de tous les pouvoirs à l’Assemblée constituante, ne pouvait que déboucher sur la victoire des seconds, même au sein des organes de pouvoir nés de la Révolution. Dès le 16 novembre, la proposition de Daümig de faire des conseils la base du nouveau régime, fut repoussée d’une courte tête au Comité exécutif des conseils berlinois.

Le lendemain, Clara Zetkin écrivait à Rosa : « Partout, la bourgeoisie sort de ses tanières et se rassemble pour abattre la révolution. Son masque, c’est l’Assemblée nationale constituante ». Cette clarté de vue des spartakistes, qui comprenaient mieux que quiconque que la convocation de cette dernière renforcerait de façon décisive la réaction, n’était guère partagée. Le « marais » de l’USPD, bien que conscient du danger, était par exemple beaucoup plus hésitant sur ce point pourtant crucial. Le 29 novembre, au Conseil des Commissaires du peuple, suite à une pression savamment exercée par Landsberg sur ses collègues indépendants, Haase et Dittmann acceptèrent que les élections à l’Assemblée constituante soient fixées à la mi-février.

C’est dans ce cadre que le 10 décembre fut publiée la formule, ardemment discutée dans les instances de la révolution, selon laquelle, si « le Comité exécutif des conseils a un droit de contrôle, le pouvoir exécutif incombe au Conseil des Commissaires du peuple ». Le 18 décembre, le Congrès des conseils, dominé par les Majoritaires, clôt cet œuvre de sabordage historique en votant, sans débat, l’amendement suivant : « Le Congrès national des Conseils d’ouvriers et de soldats [...] transfère le pouvoir législatif et exécutif au Conseil des Commissaires du peuple, en attendant que l’Assemblée nationale décide d’une nouvelle réglementation ».

Révolution vs contre-révolution

Pourtant, début décembre, la lumière crue de la lutte des classes commence à dissiper les brumes de l’illusion lyrique. Après une accalmie, le mouvement gréviste reprend en effet de plus belle. Dans un article du 27 novembre, Rosa, notant que les grèves « perdent le caractère syndical de luttes pour les problèmes immédiats », avait analysé ce mouvement profond comme « le prélude à un affrontement général entre capital et travail ». Jusque-là tapie derrière les redingotes des ministres républicains, la contre-révolution militaire, elle, relevait la tête.

Ce n’est donc pas un hasard si, le 6 décembre, eurent lieu à Berlin des événements qui firent couler le sang du peuple. Ce jour-là, des éléments de l’armée avaient prévu de proclamer Ebert président et d’arrêter les membres du Comité exécutif. Mis au courant le matin même, le leader du SPD feignit la surprise quand les soldats du régiment Kaiser Franz le prièrent de prendre à son compte la totalité du pouvoir exécutif et il se résolut à botter en touche. Quant au détachement censé disperser le Comité exécutif, il hésita face à la fermeté de ses membres. Finalement, après avoir reçu une déclaration écrite de Haase et l’assurance verbale de Barth que le gouvernement n’avait émis aucun ordre d’arrestation, les militaires s’éloignèrent. Au même moment, le siège de Die Rote Fahne était envahi et une garnison, chauffée à blanc par une habile propagande, ouvrit le feu sur d’anciens déserteurs et prisonniers de guerre, appelés à manifester par la Ligue Spartakus. On dénombra une quinzaine de morts, soit plus que le 9 novembre.

Les mauvais présages s’amoncelaient autour des leaders spartakistes. Déjà le 28 novembre, une affiche placardée dans Berlin appelait la population à assassiner Liebknecht, tandis que la presse de droite multipliait les attaques antisémites à l’encontre de Rosa. Dès le 18 novembre, cette dernière avait écrit : « Qu’un carreau vole en éclats quelque part, qu’un pneu vienne à éclater à un coin de rue, et le petit-bourgeois sent ses cheveux se dresser sur sa tête [...] ; il jette autour de lui des regards éperdus : C’est sûrement les spartakistes ». La révolutionnaire ajoute avec une justesse qui confine au tragique : « En cherchant à poignarder le spartakisme, c’est la révolution prolétarienne elle-même qu’on veut frapper au cœur ».

Cet article de notre camarde Jean-François Claudon a été publié dans le numéro 26 de Démocratie&Socialisme (décembre 2018), la revue de la Gauche démocratique et sociale (GDS).

 

 

 

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