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Brest-Litovsk et la crise du parti bolchévique 1918#3

Les laborieuses tractations de Brest entre la délégation des soviets et les négociateurs des empires centraux nʼétaient quʼune expression diplomatique de la course contre la montre opposant sur lʼarène internationale la révolution mondiale à la barbarie impérialiste. Lʼéchec des grèves de janvier 1918 en Autriche-Hongrie et en Allemagne faisait de la signature dʼune paix séparée une nécessité vitale pour la Russie révolutionnaire. Mais Lénine était alors bien le seul à en être persuadé...

Interrogé en 1921 par son ami Alfred Rosmer, sur le moment le plus dur quʼil avait dû affronter en tant que dirigeant révolutionnaire, Trotski répondit sans hésitation : « Brest-Litovsk ». Selon lui, le parti bolchévique était alors « profondément troublé. Lénine était presque seul au début pour accepter de signer le traité sans discussion. On pouvait craindre une scission. Des luttes intestines acharnées qui, dans l’état où était alors la Russie soviétique, auraient eu des conséquences funestes ». Au lendemain de la guerre civile qui avait achevé de ruiner le pays, le fondateur de lʼArmée rouge considérait donc les pourparlers avec les empires centraux et, surtout, la crise extrêmement profonde quʼils avaient suscitée au sein des instances soviétiques comme la période la plus pénible de sa vie militante. Il faut dire quʼil y avait de quoi sʼinquiéter !

Les forces en présence

Cʼest le 18 janvier que le général Hoffmann dévoile devant les négociateurs soviétiques médusés une carte établissant les territoires que la Russie révolutionnaire devait livrer aux armées austro-allemandes. Trotski repart alors à Petrograd pour dix jours lors desquels se déroule le premier débat sur lʼopportunité de la conclusion dʼune paix séparée aussi défavorable.

Dans son autobiographie publiée en 1930, lʼancien Commissaire du peuple aux Affaires étrangères relate la discussion quʼil eut, dès son retour de Brest, avec Lénine. Ce dernier reconnaît quʼil existe une petite chance quʼHoffmann ne puisse faire marcher ses troupes en cas de rupture des négociations, mais note quʼ« il y a peu dʼespoir » tant il lui suffirait de quelques régiments fidèles pour enfoncer des lignes russes que lʼannonce de lʼarmistice de mi-décembre avait fini de vider. Lénine demande alors à son camarade quelle attitude il conviendrait dʼadopter en cas dʼoffensive allemande. Trotski répond : « Nous serons forcés de signer la paix. Mais alors il sera clair pour tous que nous nʼavions pas dʼautre issue ». Lénine lui rétorque que, tant que la révolution allemande nʼexplose pas, « il nʼy a rien de plus important au monde que » la révolution russe quʼil faut donc « sauvegarder à tout prix ». Fin – provisoire – de la discussion.

Cette divergence tactique au sommet ne doit pas occulter le différend fondamental qui travaille alors en profondeur le parti bolchévique, les rangs SR de gauche et tous les organes soviétiques. Lors des débats préparatoires au IIIe congrès des soviets, un certain nombre de mandats sur la question de la paix ont été établis. Sur 200 soviets s’étant exprimés sur ce point, seuls deux – ceux de Petrograd et de Sébastopol – ont tranché pour signer un traité de paix. Il est clair que les militants de base, plus encore que les cadres bolchéviques, inclinent largement pour une reprise des hostilités qui déboucheraient inévitablement sur une guerre révolutionnaire – aussi héroïque que suicidaire – de la Russie des soviets contre le monde impérialiste coalisé.

Accord au sommet

Au Comité central élargi du parti bolchévique, le 21 janvier, le vote final donne 32 voix aux partisans de la guerre révolutionnaire, 15 à Lénine favorable à une paix immédiate et 16 pour la position de Trotski. Au dire de Pierre Broué, ce dernier « préconise une solution [...] qui prétend répondre aux exigences contradictoires de la situation : lʼimpossibilité de faire la guerre et la nécessité de ne pas trahir les révolutionnaires. Elle tient dans sa formule : « Ni paix, ni guerre » ». Cette position médiane a de quoi interpeller Lénine qui considère que le flou artistique nʼest plus de saison. Il sʼen ouvre alors à son camarade : « Admettons que nous ayons refusé de signer la paix et quʼalors les Allemands prennent lʼoffensive. Que faites-vous dans ce cas ? - Nous signons la paix sous la menace des baïonnettes. Le tableau sera clair pour le monde entier. - Et vous ne soutiendrez pas alors le mot dʼordre de la guerre révolutionnaire ? - En aucun cas. - Dans ces conditions, lʼexpérience peut être déjà beaucoup moins périlleuse [...] ». Et Lénine dʼajouter malicieusement : « Ne serait-ce que pour faire une bonne paix avec Trotski, cela vaut la peine de perdre la Lettonie et lʼEstonie ».

Lʼaccord étant scellé, la formule de Trotski est finalement adoptée lors du Comité central qui se tient le 22 janvier. Les SR de gauche se rallièrent à la position bolchévique trois jours plus tard.

Rudes débats

Le 28 janvier, Trotski repart à Brest avec ce mandat. Le 10 février, le chef de la délégation soviétique annonce la sortie de la Russie de lʼétat de guerre, mais refuse de signer la paix. Rentré à Petrograd, il sʼen explique le 14 devant le Comité exécutif des soviets où il lance aux dirigeants des empires centraux : « Oui, nous sommes faibles ; nous ne pouvons pas à lʼheure actuelle faire la guerre. Mais nous possédons assez dʼénergie révolutionnaire pour montrer que nous ne mettons pas notre signature au bas dʼun traité que vous écrivez avec votre sabre sur le corps de peuples ».

Le 17 février sonne lʼheure de vérité. Hoffmann fait alors savoir au gouvernement russe que lʼAllemagne se considère de nouveau en état de guerre. Le soir, Lénine, qui a proposé au Comité central (CC) de reprendre les pourparlers, est battu par six voix contre cinq. Contre lui, Boukharine et Trotski sʼaccordent pour faire « reculer la reprise des négociations de paix jusquʼà ce que lʼoffensive allemande soit suffisamment claire ». Lénine ne se décourage pas et, sachant que Trotski ne basculera pas dans le camp des « communistes de gauche », il sʼefforce de faire éclater la majorité circonstancielle regroupant les dirigeants désireux de gagner du temps. Il pose donc la question de savoir ce quʼil faudra faire si lʼarmée allemande parvient à avancer sans que la révolution nʼéclate sur ses arrières. « Cette fois, comme le note Pierre Broué, le Comité central, par six voix contre une – celle de Joffé – et quatre abstentions, indique quʼil faudrait effectivement reprendre les pourparlers ». Trotski rallie Lénine, tandis que Lomov, Boukharine, Ouritski et Krestinski sʼabstiennent. Les hésitations de la gauche et la loyauté de Trotski permettent à Lénine de lʼemporter pour lʼinstant.

Le lendemain, les troupes allemandes avancent sans rencontrer la moindre opposition. À la séance du soir du CC, Lénine – minoritaire à celle du matin – martèle : « La seule chose à faire, cʼest de proposer aux Allemands la reprise des négociations. Une solution moyenne est désormais impossible. [...] La menace qui pèse sur nous aujourdʼhui, cʼest que, jouant avec la guerre, nous livrons la révolution aux Allemands ». À lʼissue du débat, lʼenvoi dʼun télégramme annonçant aux puissances centrales que les soviets étaient disposés à signer la paix est adopté par 7 voix contre 6. Cʼest Trotski, convaincu dans la journée par lʼavalanche de mauvaises nouvelles venues du « front », qui fait basculer la majorité du côté de Lénine.

La crise mûrit

Le 20 février, les principaux partisans de la « guerre révolutionnaire » démissionnent de leurs postes de responsabilité, tout en se réservant la liberté de lʼagitation au sein du Parti comme au dehors. Le lendemain, les nouvelles conditions allemandes sont connues. Elles sont si terrifiantes que même Lénine perd son sang froid quelques minutes.

Le 22, Trotski informe le CC que lʼEntente propose dʼarmer la Russie des soviets contre lʼoffensive des puissances centrales. Il se dit favorable à une telle option. Boukharine sʼy oppose, puisque cette proposition, bien quʼouvrant à première vue la perspective de la guerre révolutionnaire, reviendrait dans les faits à pactiser avec un camp impérialiste contre lʼautre. Lénine, absent, avait griffonné sur un bout de papier : « Veuillez compter ma voix pour lʼacceptation de lʼappui et de lʼarmement des bandes impérialistes anglo-françaises ». Les débats sont si vifs que Trotski, habituellement peu enclin aux gestes théâtraux, met sa démission dans la balance. Au sortir de la réunion, Boukharine, effondré, annonce quant à lui sa démission de tous ses postes de responsabilité, mais la reprend le lendemain... sauf pour ce qui est de sa fonction de rédacteur en chef de la Pravda.

Le même jour, Lénine, qui avait déjà commencé à ironiser sur les « phraseurs révolutionnaires » rédige lʼarticle « De la gale », publié le soir même. Il y écrit : « Quand la gale de la phrase révolutionnaire s’empare des gens, le seul fait d’observer cette maladie provoque des souffrances sans nom ». Il assène ses coups sur les « communistes de gauche » et note in fine : « Tout homme sain d’esprit dira : « acheter des armes à un brigand à des fins de brigandage est une infamie et une indignité, mais acheter des armes au même brigand pour soutenir une lutte juste contre un agresseur est tout à fait légitime » ». Lʼarticle se conclut sur ces mots : « Pouah ! La sale maladie que la gale. Et le dur métier que de baigner les galeux... » !

Les « communistes de gauche » sont vent debout contre Lénine. Le bureau régional de Moscou, où ils sont majoritaires, déclare ne plus reconnaître lʼautorité du CC jusquʼà la réunion dʼun congrès extraordinaire du parti bolchévique. Pierre Broué nʼexagère en rien quand il écrit que « la discussion autour de Brest-Litovsk a mené le parti à deux doigts de la scission ».

Lʼheure de la décision

Les « communistes de gauche » sont alors approchés par les SR qui proposent à Boukharine un front unique pour chasser Lénine du Conseil des commissaires du peuple. « Lʼenfant chéri du Parti » décline sèchement, ce qui nʼempêchera pas Staline de retenir ces faits pour accréditer contre lui, en 1938 lors du Troisième procès de Moscou, la thèse dʼune chimérique tentative dʼassassinat sur la personne de Lénine... Les « communistes de gauche » sont loyaux à leur parti, mais espèrent que Trotski prenne la tête dʼune hypothétique majorité anti-capitulation. Ce dernier sʼy refuse. Comme le note Victor Serge, au CC du 23 février, « Trotski, considérant que la division du parti rend impossible la guerre révolutionnaire, opine pour la paix, mais sʼabstient pourtant au vote ».

Lʼintéressé sʼen explique dans son autobiographie : « Jʼétais très sceptique sur la possibilité dʼobtenir la paix, même au prix dʼune complète capitulation. Mais Lénine décida de tenter cette voie en allant jusquʼau bout. Et comme il nʼavait pas la majorité au CC et quʼainsi la décision dépendait de mon vote, je fis abstention pour laisser à Lénine une voix de majorité. » Il conclut ainsi lʼévocation de ces heures tragiques : « Le 3 mars, notre délégation signa, sans le lire, le traité. [...] La paix de Brest avait lʼair dʼun nœud de potence ».

Cet article de notre camarade Jean-François Claudon est paru dans la revue Démocratie&Socialisme n°253

 

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